Témoignage
PEP: Pénétration Et Pilules ?
Bonjour, je me présente: je suis un homme gay de 38 ans, en bonne forme physique, à qui il est arrivé une mésaventure qui peut certainement paraître banale. A la suite de cette dernière, Dialogai m’a proposé de témoigner de cette “banalité” et de ses conséquences.
Je suis allé au sauna où, lors d’un plan à cinq dans une cabine largement parfumée au poppers, je baise un mec sans capote (bon… 2-3 aller retour sans éjaculation…) puis, un mec qui en a baisé un autre, me prend mais sans changer de capote. C’est là que je commence à réaliser ce que je suis en train de faire…
Le lendemain, je me lève en considérant que j’ai fait une connerie. Deux, en fait.
Suite à des discussions avec des personnes de Dialogai, je me suis rendu à la consultation VIH de l’hôpital cantonal le lendemain matin. J’ai été reçu et entendu par une doctoresse qui considère qu’il faut entamer une PEP (prophylaxie post-exposition) car, aux questions posées sur le statut sérologique de mes « partenaires », les réponses sont systématiquement : « Je n’en sais rien, je ne le connais pas, non je ne sais pas où le retrouver”.
C’es la première fois que j’ai ce genre de comportement, oui je sais tout le monde dit ça. Mais je vais de toute façon payer assez cher cet écart de conduite, qui n’est pas dû à l’absorption de stupéfiants ou de l’alcool. Alors à quoi ?
Je préfère éviter de théoriser sur le pourquoi-comment de cette prise de risque pour passer au chapitre de la PEP.
Cependant, en deux mots, ce n’est pas dû aux difficultés de ma vie en tant que gay ou à la difficulté de rencontrer un partenaire stable. C’est autre chose mais c’est trop long à expliquer.
Bref… Voici donc une sorte de journal. En anglais, on dit “A diary”… Ca sonne tellement comme diarrhée… C’est limite prémonitoire…
Mardi 7 novembre
Je me retrouve devant une doctoresse très sympathique, à l’écoute sans me juger ni stigmatiser, pro sans être mécanique: elle est parfaite, donc je le souligne.
Après une discussion d’évaluation du risque et une prise de sang pour déterminer mon statut sérologique, on me donne les médicaments à prendre: Kaletra 2 pilules 2x par jour, Combivir 1 pilule 2 x par jour, donc 6 pilules par jour, à heure fixe. Je décide des horaires: 8 et 20 heures, tous les jours, quoi qu’il arrive, où que je puisse me trouver, par tous les temps, pendant un mois.
Et c’est là que les ennuis commencent….
Mercredi 8 novembre
Un peu angoissé ! Ou débuts des effets secondaires ? Quoiqu’il en soit, j’ai des diarrhées durant la journée. Sinon ça va.
Jeudi 9 novembre
Je réagis nettement moins bien, je me sens nauséeux durant une grande partie de la journée, les diarrhées se calment un peu.
Week-end 10 au 12 novembre
Départ pour Paris. Le week-end devait se passer dans les galeries et théâtres, je le passe à ramper du lit aux toilettes: vomissements, diarrhées, nausées.
Impossible également de me concentrer sur quoi que ce soit. Je suis très fatigué. J’espère que ça se calme en mangeant sainement (genre riz, légumes vapeur), mais non. J’ai la sensation d’avoir 40 de fièvre, sans en avoir: vision brouillée, “rêves éveillés”: vous savez ces rêves tellement présents qu’on a l’impression d’y avoir vraiment vécu ?
J’ai rendez-vous avec Sébastien. On s’est rencontré à Genève, on s’aime bien. Il monte une pièce à Paris, on en discute. Il s’inquiète de ma santé vu que je tire une gueule de 3 mètres de long. Explications, 20 minutes plus tard je rentre seul à mon hôtel, il a flippé.
Samedi, Sébastien me rappelle pour s’excuser. Nous allons voir une pièce ensemble, on finit la nuit dans mon hôtel: pas de sexe, beaucoup de larmes.
Lundi 13 novembre
J’essaie d’aller travailler. A 15h, je me retrouve au lit, toujours impossible de me concentrer, je suis extrêmement fatigué. La doctoresse m’appelle. Bonne nouvelle: le résultat du test sanguin réalisé avant le début du traitement indique que je suis séronégatif. Petit saut de joie : je ne suis pas vraiment surpris car je n’ai jamais pris d’autres risques avant celui-là. Mais rien n’est encore joué !
Je m’endors vers 21h30 après avoir mangé un peu, je me réveille le lendemain à 11hres. Au moins, je ne souffre pas d’insomnie… toujours ces rêves éveillés, avec une proportion de cauchemars en augmentation.
Mardi 14 novembre
Je reste au lit en lisant un peu. Un peu c’est environ 4 pages maximum avant de sentir un endormissement ou devoir recommencer la dernière page à laquelle je n’ai rien compris. Les diarrhées sont parties, par contre les nausées reviennent cycliquement.
Une semaine de traitement. Je ne suis pas très angoissé par ce que j’ai fait. Cependant, je constate encore que j’ai une tendance à me faire souffrir, ou m’empêcher d’être simplement heureux. J’appelle ma psy, que je vois de temps en temps: rendez-vous le 7 décembre.
Mercredi 15 novembre
Idem
Je me rends compte que la seule idée d’une relation sexuelle ou le fait de regarder un mec dans la rue me fout la nausée. Effet secondaire ? Drame psychosomatique ? Comme l’idée de meringue à la crème me donne aussi la nausée, je m’inquiète pas trop: non je ne vais pas vieillir seul avec mon chat.
Jeudi 16 novembre
Idem avec un début de mal de dos. Je vais faire quelques courses, je regarde la télé, j’essaie de bosser un peu chez moi. Je vis comme un malade sans l’être, c’est très pénible.
Week-end 17 - 19 novembre
Ca va mieux, je peux me bouger un peu. Par contre, dès dimanche, ce mal de dos sournois prend des proportions importantes: je n’arrive plus à me lever, ni à me plier. Toujours des nausées régulièrement dans la journée: si je mange quelque chose de gras ou plus “standard” que des pâtes à rien, légumes à l’eau, je m’écroule de fatigue.
Samedi soir, je décide que j’ai, quand-même, mérité une vodka-lemon. J’en prends deux, histoire de me dérider un peu: mauvaise idée…
Lundi 20 novembre
Mon dos me fait atrocement souffrir, j’appelle mon ostéopathe: j’ai dû faire un faux mouvement, je me traîne comme une limace, elle me donne rendez-vous pour le lendemain.
Toujours des nausées, des rots, j’ai à nouveau des diarrhées.
Mardi 21 novembre
Mon ostéo m’ausculte… Non mon dos n’est pas bloqué, mais elle me demande ce que j’ai bien pu faire: mon foie est complètement irrité et gonflé, il touche quelque nerf ou muscle qui diffuse une douleur dans le dos.
Je lui explique que je vis actuellement une guerre chimique qui fait passer la guerre en Irak pour une animation de fête foraine. Les deux misérables vodka de ce week-end n’ont rien arrangé, bien au contraire…
Elle me draine le foie. Conséquences : pendant les deux prochains jours, je vais avoir des rots et remontées gastriques avec un goût chimique dans la bouche. Sinon, les journées sont plus calmes, j’arrive à m’activer un peu, les nausées sont toujours là, les diarrhées non. Je me fatigue toujours rapidement, les rêves zarbis continuent, ma concentration me permet de “lire” Le Matin, par contre « Le Temps » c’est encore trop.
Mercredi 22 novembre
Réaction à la séance chez l’osthéo, je ne peux plus bouger tellement j’ai mal au dos. Je refoule de la chimie. Je constate que ça fait des jours et des jours que je ne suis pas allé travailler.
Rendez-vous à l’hôpital: prise de sang pour vérifier le bon état du foie, pancréas et reins. Le médecin me propose des médicaments contre les douleurs du dos… Je ne refuse pas mais propose d’attendre, parce que les pilules je commence à en avoir vraiment raz le bol.
Le médecin m’explique que la plupart des patients arrêtent le traitement avant la fin du mois à cause des effets secondaires, mais bon c’est toujours mieux de finir le traitement. Elle propose qu’on se revoie en début de semaine prochaine.
Je souligne la qualité de l’accueil et de la prise en charge du personnel médical. Je suis reçu avec empathie, écoute et soutien.
Jeudi 23 novembre
Ca va mieux ! J’ai quasiment plus mal au dos, pas de nausée et de l’énergie. Je me sens bien et j’ai le moral. J’en profite pour passer au travail afin d’expliquer mon absentéisme… Ma cheffe, très compréhensive, me comprend.
Je pense avoir passé le plus dur, ça tombe bien, il reste encore 2 semaines à tenir… Je déchante un peu dans l’après-midi avec le retour des nausées.
Ce soir, j’ai rendez-vous avec Philippe un p’tit mec que j’aime bien. Comment lui expliquer que j’ai franchement pas envie de sexe sans devoir me justifier ?
Je mange du riz blanc et un peu de salade, mon organisme ne me fait pas chier et la soirée se passe bien. Je m’endors dans ses bras, c’est cool. Je dois juste trouver un subterfuge pour prendre mes pilules le lendemain à 8h sans devoir m’expliquer…
Week-end 24 - 26 novembre
Fort de mon optimisme de la veille, et assez en forme, je quitte Philippe à 7h50 pour aller au travail. A 8h 05 je prends les pilules, ni vu ni connu, je m’enfile un café et un pain au chocolat de la boulangerie du coin. 1 heure plus tard, je suis au bord de l’écroulement: le café c’était peut-être pas une bonne idée, le pain au chocolat non plus: nausée, peine à rester éveillé, mal au foie et au dos…
A midi je mange allégé, l’après-midi est assez pénible: être et rester assis appuie sur mon foie qui me le rend bien.
A 16h30 je m’endors sur mon lit, épuisé. Le soir, je mange avec Stéphane dans un resto japonais. Les crevettes sautées finissent de m’achever, je tiens 1 heure dans un bar où des amis s’inquiètent de mon état. Explications. Ca va, ils compatissent, je suis pas le seul à avoir pris une PEP. Je rentre en tram alors que je suis à 500 m de chez moi. Le canapé me tend les bras, je m’écroule, littéralement, à moitié sur lui, à moitié parterre. Je me réveille 3 heures plus tard dans la même position et je rampe jusqu’à mon lit.
Le reste du week-end est en dent de scie, repos et promenade quand je le peux. Beaucoup de rots, remontées gastro-chimiques, fatigues. Les nausées sont toujours là.
Lundi 27 novembre
Rendez-vous à l’hôpital. Je n’en peu plus. Malgré cela, mes examens sont bons: mon foie, pancréas et reins supportent la secousse. Suite aux effets secondaires et en accord avec la doctoresse et ses supérieurs nous décidons d’arrêter le traitement à 3 semaines, c’est-à-dire aujourd’hui. Cette femme est vraiment nickel: je me sens en confiance, sans jugement de sa part, donc on parle sans détour. Cependant, les nausées sont toujours présentes. Je vais travailler, ça peut aller mais je me lève souvent pour éviter les maux de foie/dos.
Mardi 28 novembre
No comment !
Mercredi 29 novembre
Deux jours sans traitement.
J’ai encore mal au dos, rendez-vous avec mon ostéo vendredi. D’ici là, et suite à ma dernière visite à l’hôpital, je continue à manger léger.
Je rencontre Christian qui a aussi pris une PEP il y a quelques mois. Il me conseille quelques produits homéopathiques pour aider mon organisme à éliminer les toxines et se remettre complètement, ce qui, selon lui, va prendre encore un peu de temps.
Je me sens encore fatigué mais j’ai recommencé à travailler à plein temps. Je trouve un certain plaisir à réussir à me concentrer sur un sujet pendant plus de cinq minutes.
Encore un passage nauséeux.
Je ressens l’étrange sensation d’avoir traversé une période totalement obscure où ma vie s’est figée. Vie ou survie ?
Faut-il remercier la PEP d’exister ou me foutre des baffes d’avoir pris un tel risque ? … J’en sais rien, mais en tout cas ce traitement me fait percevoir ma vie sexuelle et affective autrement: pas sûr que j’aie encore envie de me taper des inconnus juste pour ajouter une proie à mon tableau de chasse.
Ce soir je revois Philippe, ce p’tit mec tout chou, sympa, drôle… Je me réjouis de le revoir. Il m’a beaucoup manqué. J’espère m’endormir à nouveau dans ses bras.
Vendredi 1er décembre
Journée mondiale de lutte contre le sida. Ben évidemment, je me sens un peu plus concerné que d’habitude, c’est d’une hypocrisie ! S’il faut vraiment en passer par un mois de traitement pour prendre conscience de l’horreur du sida, alors qu’on fasse prendre une PEP à toute la population…
Je me rends au défilé du 1er décembre, des regards se croisent, sensation étrange et inconfortable. Eh non, moi je suis pas malade, j’ai fait une PEP, j’ai tout fait pour pas être infecté, enfin… je veux dire, tout depuis ma prise de risque…
Après avoir “soulagé ma conscience”, je vais boire un verre. Un verre d’eau parce que mon foie me fait toujours un peu de misère. Je mange toujours léger, pas d’alcool. Selon les médecins, toutes traces de médicaments disparaissent dans les 48 heures, selon mon ostéo, il n’y a pas que le sang dans le corps, donc pour éliminer faudra attendre.
Je rentre dans un bar et tombe sur Gabriel, mon colocataire. Il est adorable comme toujours. Un sourire, il me prend par la main et me présente Giancarlo, un danseur. On s’assoit ensemble, la soirée commence, le 1er décembre s’estompe…
Mardi 5 décembre
Le téléphone sonne, c’est mon frère. Il a deux choses à m’annoncer: il s’est arrangé pour me laisser seul avec notre mère pour Noël. Autrement dit, il fuit en France. Deuxièmement, grand-mère se meurt. Elle a 98 ans, donc plus proche de la fin que du début. J’adore ma grand-mère. Je me demande si j’ai vraiment besoin de la voir sur son lit de mort. Elle est sous morphine ou autre calmant, donc n’entends pas vraiment et pas très consciente.
Quel rapport avec la PEP ? Pas grand-chose, si ce n’est que ça fait deux fois que la vie me rappelle à son bon souvenir. La vie, c’est pas les médicaments et les prises de risque et, tôt ou tard, on va tous y passer. Un rayon de soleil éclaire le mur de mon bureau au moment où j’écris ces lignes. Ouais c’est encore un signe !! Apprécier la vie, chaque instant.
Bon… mon colocataire, m’appelle, j’invente une histoire et vais boire un café au soleil. Pas très déontologique mais tellement cool !
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Noël
Nouvel-An
Janvier
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Mercredi 7 février
L’échéance.
Rendez-vous aux HUG pour le test VIH à 3 mois qui va déterminer mon statut sérologique.
Je sais, on n’est pas le 7 février. Néanmoins cette date va me hanter, peut-être, pas tous les jours, mais je sais que ce laps de temps sera long et angoissant.

