Témoignage
Je m’présente, je m’appelle Henry, j’voudrais bien réussir ma vie, être aimé-é, respecté-é …
Bon, je ne m’appelle pas Henry, c’est le nom que je choisis pour ce témoignage. Je choisis de rester anonyme pour ce témoignage pour deux raisons :
L’une c’est que ma modestie aurait surement beaucoup à souffrir de ce qui va suivre.
L’autre est plutôt liée au sens de mon témoignage. Je souhaite, en parlant le plus ouvertement possible de mon addiction au sexe, que toi le lecteur, toi qui te sens concerné au-delà de la simple curiosité ou du voyeurisme ; tu puisses peut être au travers de ces lignes te sentir moins seul. Que tu puisses savoir qu’il existe des moyens, des chemins, qui peuvent te permettre de vivre les choses autrement.
En outre, mon anonymat sera très relatif, puisque je vais parler de moi sans me censurer, et, qu’à partir de là, certains d’entre vous pourront probablement m’identifier. Par contre, tous les noms de mes partenaires qui pourraient apparaitre dans la suite seront des noms de scène.
J’ai aujourd’hui cinquante ans, j’ai été élevé dans un monde ou le sexe était tabou, voire sale.
Lorsque vers douze ans, j’ai découvert, avec la complicité de mes copains de dortoir, que ma bite pouvait servir à autre chose que pisser ; l’intensité de ce nouveau plaisir n’avait d’égal que la culpabilité qui en résultait. Pourtant, dès ce moment, le combat m’apparaissait inégal ; je ne pouvais résister au-delà de quelques jours à l’envie de me faire du bien, et encore moins à la proposition d’un de mes potes. Le sentiment coupable m’a amené, dès lors, à dissocier amour et sexe. Au dortoir, mes jeux coupables, et, à la récré, l’amour pur, platonique, pour Claude, un copain externe.
J’ai reproduit ce schéma pendant toute mon adolescence, et ce n’est qu’à vingt deux ans, que j’ai pu vivre l’amour comme je le rêvais. Notre histoire n’a duré qu’une année, mais le sentiment de plénitude, de l’amour partagé, est resté présent pendant les années qui ont suivi. Pourtant, avec le recul, je me suis rendu compte que notre sexualité avait été celle de deux ados, câlins et enflammés, mais que la pénétration ne faisait même pas partie de notre imaginaire.
Après cette histoire magnifique, il me fallait du temps, et ma recherche d’un partenaire allait être longtemps marquée par cette relation, le paradis perdu. Ma sexualité fut un temps solitaire et phantasmatique, puis de nouveau partagée épisodiquement dans des endroits de rencontres faciles.
A vingt cinq ans, je me suis senti devenir amoureux de Fabrice, on se voyait presque tous les jours, on passait de longues soirées à discuter. Je ne pouvais lui avouer mon homosexualité, mes sentiments pour lui, et je fus presque soulagé quand il m’annonça avoir rencontré une copine. Après un temps d’adaptation, notre relation n’en fut pas entamée, et j’avais imperceptiblement remis en place mon schéma adolescent : sexe d’un coté, amour de l’autre.
Quand quelques mois plus tard, je parlais à Fabrice de mes sentiments pour lui, il me dit qu’il aurait pu accepter n’importe quoi de moi mais pas ça !…
De nouveau, il m’a fallu quelques temps pour m’en remettre, mais après ça, j’allais entrer de plein pied dans « le monde gay ». Je cherchais à rencontrer un partenaire, mais en adoptant petit à petit les codes de ce milieu dans lequel je pouvais m’identifier. Le sexe n’était pas tabou et était très souvent présent dès les premières rencontres. Je me découvrais séduisant, je pouvais mieux m’assumer en tant qu’homo, et puis le sexe, c’est tellement meilleur quand on assume, quand on ne traine plus cette espèce de culpabilité des lendemains qui déchantent.
Tout devenait « normal », possible… Bien sur, il y avait toujours des déceptions amoureuses, mais elles ne me remettaient plus en cause de manière aussi fondamentale.
Il est important ici de resituer la période, on est dans les années 84 et suivantes, c’est-à-dire, le début des « années sida ». Autant dire que dans ma découverte d’une sexualité enfin vécue librement, je me refuse à accepter cette nouvelle entrave. Pourtant, je ferai dès lors régulièrement mon test, avec l’idée que si je chope cette saloperie, il faut que je le sache, au moins pour protéger l’autre. J’avais droit au sermon des infirmières lors de mes visites semestrielles, mais je pouvais encore compter mes relations, mes prises de risque, et savoir que si ce test était négatif, je n’avais pas pris de risque au cours des trois derniers mois, donc je n’étais pas un danger pour l’autre. Fin 87, en sortant avec le résultat de mon test, toujours séronégatif ; je me souviens m’être dit, que si je ne me ressaisissais pas, c’était probablement le dernier. Je me rendais compte que cette liberté sexuelle, que j’avais finalement vécue et intégrée, avait son revers. Petit à petit, ma recherche d’un partenaire s’était modifiée ; j’avais toujours envie d’un partenaire privilégié, mais à chaque fois que j’avais nourri quelque espoir dans ce sens, ça n’avait pas fait long feu. Et puis, je prenais tellement de plaisir dans la séduction, le partage d’intimité avec l’inconnu, le miracle du sentiment de complicité, de fusion, de jouissance, avec cet autre, si différent et si semblable à la fois. Parfois, de plus en plus souvent, j’avais l’impression d’être mené par le bout de ma queue, j’en arrivais même à fantasmer que si j’étais infecté, ça m’obligerai à arrêter mon cirque.
Dans le même temps, j’avais transformé une aventure amoureuse avec une sexualité partagée, en amitié amoureuse, sure, solide, fidèle et platonique… Sans m’en rendre compte, je m’étais à nouveau glissé dans mon schéma rassurant, amour d’un coté, sexe de l’autre. Et la culpabilité dans tout ça ? Eh bien elle ne manquait pas de compléter le tableau, puisque ma sexualité devenait de plus en plus débridée, désabusée, voire cynique!
En Aout 88, le couperet est tombé, j’étais porteur du virus du sida. Le pronostique médical de l’époque nous invitait à ne pas faire de projet au-delà de deux ans. J’avais rempli, le mois précédent, mon dossier d’inscription pour reprendre des études qui dureraient trois ans ??? Mon coté rebelle me permit de m’engager malgré tout dans cette direction.
Pendant l’année qui a suivi, mon fantasme - de limiter mes excursions nocturnes - avait pris forme, la crainte d’infecter l’autre m’interdisait toute relation sereine, même la fellation pourtant décrite comme à très faible risque me faisait une peur bleue. Le sexe, qui pour tout autre est, outre le plaisir qu’il peut procurer, une forme d’accomplissement de la rencontre entre deux êtres, et surtout l’organe qui peut donner naissance, qui peut donner la vie ; pour moi, cet organe ne peut plus transmettre que la mort…
Il ne me restait qu’à remercier le ciel d’avoir séparé clairement le sexe et l’amour, puisque mes amis, eux sont restés là, sans aucun changement de comportement à mon égard.
En 89, j’ai rencontré Christophe ; lui, était séropositif depuis cinq ans et m’a considérablement aidé à dédramatiser. Ceci-dit, à l’époque, c’était quand même, plutôt dans un état d’esprit suicidaire, que j’acceptais des relations non protégées avec lui : Tant qu’à faire autant que ça aille vite.
Retrouvant le gout pour le sexe, Christophe ayant un copain, ne me laissant que la place de l’amant, je retrouvais petit à petit, mon gout pour l’escapade. Recherchant de préférence des séropositifs, je me suis mis à parler de mon statut à un moment ou à l’autre de la rencontre. Je garderai longtemps le souvenir de ma première « bonne pioche » : Toi le premier qui m’a répondu « toi aussi » ? Une nuit magnifique s’en est suivie. Malheureusement, Toi aussi tu avais un copain.
Et puis, il y a eu François, celui à qui je n’ai pas réussi à le dire, avec qui j’ai eu un rapport non protégé, parce que le dire à ce moment là, aurait brisé la magie de ce qui était en train de se passer. Parce que trois jours avant, Gilles, puis Francis ou Fernand m’avaient rejeté violemment, n’imaginant même plus un rapport protégé avec moi, une fois qu’ils savaient. Avec François ce fut d’abord la culpabilité de l’après ; bien sur, je n’avais pas joui en lui, mais ??? Quand je l’ai recroisé, je l’ai fui, malgré son sourire avenant, j’avais un sanglier sur le feu, je n’arrivais ni à lui dire ni à recommencer…
Il y a eu plusieurs François, dont certains que je n’ai pas revus, d’autres à qui j’ai pu en parler une fois passés les trois mois qui auraient rendu l’attente du test angoissante. Aucun ne m’a jamais dit avoir été infecté par moi. Avec certains, nous avons pu reprendre nos ébats là où nous les avions laissés ; avec ou sans préservatif selon le statut du François en question. Il y a même un François qui m’a « avoué » au bout de dix ans de relations non protégées, alors que j’avais été clair sur mon statut de séropo à l’époque, qu’il était, quant à lui, toujours négatif, et ne prenait ce genre de risque qu’avec moi.
Souvent, il n’y a pas besoin d’en parler, le préservatif est une évidence. Mais souvent aussi, et toujours trop souvent, je me place sous la protection, de je ne sais quel hasard déifié, pour espérer ne pas contaminer l’autre.
J’ai mis du temps à réaliser combien cette attitude était intimement liée à mon addiction. Comme dans une addiction à un produit, que ce soit l’alcool, le jeu, la drogue, le sexe ; il arrive un moment, où l’objet de ma convoitise prend plus d’importance à mes yeux que toutes les valeurs auxquelles je suis attaché.
Comment expliquer que dans une soirée entre amis, ou je me sens bien, passée une certaine heure, j’ai des regards incessants vers la pendule, en me disant qu’il va être trop tard pour le parc, qu’il n’y aura plus personne ? …
Comment expliquer que moi qui suis tellement fidèle à mes engagements je puisse risquer de mettre en péril des choses très importantes pour moi ; et ce, pour un simple coup d’bite sur un parking d’autoroute ; quitte à risquer l’accident après, pour rattraper le temps perdu ? …
Comment expliquer que cette partie de moi que j’exècre, je mette en même temps tellement d’énergie à lui garder une place ?…
Comment expliquer que progressivement, j’ai abandonné beaucoup de loisirs auxquels je prenais du plaisir au profit de ce plaisir unique et finalement insatisfaisant ?…
J’ai fait des années de psychothérapie, avec toujours cette question, posée plus ou moins clairement. J’ai pu avancer sur d’autres questions, d’autres entraves à ma vie. Ce travail sur moi, presque continu depuis l’annonce de ma séropositivité, m’a, sans aucun doute possible, permis de survivre, permis de battre en brèche mon coté suicidaire, permis de sortir de l’emprise que pouvait avoir ma mère sur moi, permis de …. Mais sur le terrain de ma sexualité, je n’ai eu que l’impression de faire trois pas en avant, trois pas en arrière.
Je me suis trouvé des combines pour limiter mes pulsions :
Agenda bien rempli, je finissais sur les rotules, au parc à 4 heures du matin, et le lendemain, dans un état lamentable pour assumer mes engagements. De plus, frustré par les rares moments possibles, mais trop bref pour un vrai bon moment, ça renforçait mon besoin d’y retourner.
Je ne suis plus parti en vacances : je ne pouvais choisir une destination de vacances sans avoir préalablement consulté le guide pour évaluer les possibilités de drague. Une fois sur place, c’était plage drague la journée, et puis chasse le soir dans les bars ou autres lieux de rencontres. De plus il était plus difficile dans ce contexte de maintenir mon exigence de protection de l’autre, puisque la plupart du temps, pas de vrai rencontre, pas amené à se revoir, et tendance à penser que chacun est informé et responsable de ses actes.
J’ai déménagé, m’éloignant par-là des lieux de rencontres habituels, pensant que s’il faut faire 50 kilomètres pour aller draguer, ça m’obligerait à y réfléchir à deux fois. Ca à plus ou moins marché, sauf que quand je faisais une heure de route pour aller et autant pour revenir, il fallait « rentabiliser » le voyage…
J’en ai parlé à mes amis, j’ai rencontré écoute et compassion, jamais de jugement, certains me disaient : « t’es comme ça, accepte-toi comme tu es et ça ira mieux, » ça marchait, jusqu’à ce que, une fois de plus je me trouve face à l’inacceptable : le rapport non protégé. Et puis quand je quittais une soirée assez tôt pour de vraies raisons, je sentais le sourire entendu de certains qui me souhaitaient une « bonne fin de soirée ». Quand j’arrive en retard, parce que je n’ai jamais su être à l’heure, ou bien justement parce que je calcule mon temps trop juste, pour être sur de ne pas avoir le temps de m’arrêter ; je sentais le soupçon de celui qui avait eu à m’attendre…
L’année passée, en fin d’été, j’ai rencontré successivement deux mecs, qui n’avaient apparemment plus d’autre conversation possible que celles de leurs chasses et de leurs multiples rencontrent. De plus je réalisais que j’avais de plus en plus de peine à regarder les gens dits « normaux » en face, mes voisins, certains de mes amis, finalement tous les gens qui n’étaient pas au courant de ce que je vivais ; je n’avais plus envie de les voir…
Je me sentais enfermé dans mon monde, les vraies rencontres sur les lieux de drague, étaient devenues de plus en plus rares ; Là aussi, je préférais « les mecs qui savent ce qu’ils veulent » plutôt que d’avoir à discuter et à me dévoiler. Je n’avais pratiquement plus d’estime de moi, était prêt à tout quand je partais en chasse, et dans mon quotidien, j’avais le sentiment de n’être plus que l’ombre de moi-même.
J’ai cherché de l’aide, il fallait que je fasse quelque chose. Au niveau des professionnels, un premier psy m’avait dit « Tous les gay sont comme ça, non ? »; Un deuxième ne voyait que la question des rapports non protégés ; il me semblait croire, que mon addiction n’était qu’un prétexte, une excuse, pour des comportements immoraux.
Je découvrais enfin l’existence d’un groupe « DASA » : Dépendants Affectifs et Sexuels Anonymes à Genève. J’y rencontrais d’autres gens qui comme moi souffraient de cette « maladie », chacun à sa façon, mais chacun en souffrait et souhaitait avant tout mettre fin à leurs comportements addict par rapport à leur sexualité. Après bientôt une année, de luttes, parfois avec moi, parfois avec les exigences du programme DASA, mais aussi de sentiments de mieux être, de plus en plus de moments de paix avec moi-même.
J’ai vécu des périodes d’abstinence sexuelle, difficiles, des périodes de rechutes, parfois encore plus dures, parfois aussi mieux vécues, ne serait-ce que parce que j’arrivais à tenir mon engagement de n’avoir des rapports non protégés qu’avec des séropositifs.
J’ai de nouveau pu faire des vraies rencontres, m’engager dans des histoires que je croyais plus durables, et qui me motivaient à ne plus chasser. J’ai surtout pu me regarder autrement, avec moins de jugement à mon égard. Aujourd’hui, j’ai rencontré quelqu’un, avec qui je fonde l’espoir d’une relation durable. Je n’ai depuis lors même pas l’impression de faire un effort pour ne plus aller sur mes terrains de chasse. Et si, une fois de plus, ça ne durait pas, je recommencerais à me sentir disponible à la rencontre. Je crois, j’espère, avoir fini de croire, que je ne pouvais aimer et être aimé.
Je ne peux qu’encourager quiconque se sent concerné par ces lignes, à ne pas rester seul. Il existe des gens comme vous et moi qui font un cheminement vers une autre façon de vivre et qui en récoltent les fruits.

